Regarder la musique

Ou écouter avec les yeux

Crédit : @elliothensford

Composer avec les images, voir avec les sons, ressentir avec le cœur. La musique est depuis toujours le lieu d’un spectacle dont on ne se lasse jamais. Elle est intemporelle, traverse les époques, déchaîne les foules, et emporte avec elle les souvenirs de l’instant. Si on lui prête d’abord une oreille attentive, rapidement et l’air de rien, elle prend en otage notre regard et crève l’écran. On capture alors un art qui entend désormais se dévorer par les yeux.

Ainsi, comment l’aspect visuel a-t-il profondément transformé la musique que l’on écoute ?

“Le 7e art tel qu’on le connait aujourd’hui, n’aurait jamais été ce qu’il est sans l’oeuvre et le travail de l’ombre d’une femme” 

Raconter des histoires, mettre en scène la vie, poser les yeux sur l’art sont une définition de ce qu’est le cinéma. Sur grand écran, le spectateur est plongé dans le rythme d’un scénario palpitant avec ses rebondissements, ses chutes et ses dénouements. Depuis plus d’un siècle, il (le cinéma) se perfectionne, se bonifie, et inspire les artistes à repousser les limites de leur créativité en nous offrant des visuels époustouflants et riches en significations. Pourtant, le 7e art tel qu’on le connaît aujourd’hui, n’aurait jamais été ce qu’il est sans l’œuvre et le travail de l’ombre d’une femme : elle s’appelle Alice Guy. 

Crédit : Apeda Studio New York — Collection Solax

Nous sommes en 1894, quand Alice fait ses débuts en tant que secrétaire du comptoir de la photographie aux côtés de Léon Gaumont. Âgée de seulement 21 ans, elle est dotée d’une détermination remarquable et a soif d’apprendre et de créer. Elle se forme d’abord à la photographie, avant de découvrir le kinétoscope et le phonoscope. Si jusqu’ici les images étaient figées, ces deux outils ont permis de leur donner du mouvement. En 1895, c’est la projection des frères Lumières et l’introduction au cinématographe qui marque la naissance du cinéma. Sont filmées exclusivement des scènes du quotidien, et tous les films commencent à devenir familiers tant ils se ressemblent. Une aubaine pour la réalisatrice en herbe qui décide de challenger l’existant en écrivant des histoires et en les faisant jouer par des acteurs, sous l’œil de l’ancêtre de la caméra. En 1896, elle dévoile “La fée aux choux” et devient la première femme cinéaste au monde. Sa vision et son sens du détail ont façonné le langage cinématographique actuel et ont peint la couleur de l’institution Gaumont, connue pour ses films comiques à l’époque. En 1905, elle a 32 ans quand elle prend la tête des studios Gaumont. Un poste qui lui prête de grandes responsabilités et qui suggère un engagement certain pour une féministe dans l’âme. En 1906, son film “Les résultats du féminisme” inverse les rôles d’une société patriarcale de façon parodique. Considéré par certains comme étant anti-féministe, il se veut avant-gardiste et questionne notre rapport à l’égalité entre les sexes. Parallèlement, la réalisatrice se familiarise au chronophone et tourne des phonoscènes. Ce nouvel outil permet la synchronisation entre l’image et le son et produit les tous premiers playbacks, et par extension les premiers clips.

chronophone Gaumont

Alice est une véritable pionnière et toutes ses idées et initiatives servent à l’industrie cinématographique et audiovisuelle. En 1907, elle invente le concept de “making of”, de “behind the scenes” en se filmant dans les coulisses du tournage d’une phonoscène : une parfaite mise en abîme pour une femme qui emprunte son expérience en tant que femme pour nourrir son art.

En 1910, c’est la consécration, elle, qui rêve d’indépendance et de grandeur, quitte Gaumont et fonde la société de production “La Solax” avec son mari et un troisième associé. Installée au États-Unis, elle produit plus de 600 films et continue de porter des messages engagés notamment en faveur de la communauté afro-américaine qui subit les conséquences de la ségrégation raciale. En 1919, Alice voit son patrimoine partir en fumée dans l’incendie de son studio. Une tragédie qui signe la fin d’une destinée singulière et exceptionnelle.

“C’est officiel, le vidéo clip est véritablement né” 

Décor posé, le cinéma n’a cessé d’évoluer au cours du 20e siècle avec des prouesses techniques et technologiques toujours plus innovantes. En 1926, le monde découvrait le petit écran. L’écossais John Baird inventait la télévision et celle-ci s’immisçait progressivement dans les foyers. Elle appartient à l’État et est principalement utilisée pour diffuser l’information dans un contexte d’entre deux guerres et d’après-guerre. Laissant peu de place au divertissement et à la musique, qui prend volontiers ses aises sur les pistes radios. En effet, en France, à partir de 1920, la radio s’est détachée de son rôle militaire et a pris une trajectoire nettement plus artistique et libérée en diffusant le premier concert via télégraphie sans fil. Une opportunité pour les artistes de promouvoir leur art et de le faire découvrir au plus grand nombre. Les années suivantes ont ainsi vu naître des stations entièrement dédiées à la musique telles que France Musique (1963), Radio Nova (1981), NRJ (1981), Ado FM (1981), Nostalgie (1983), Skyrock (1986) et Mouv (2001). Elle fait bouger les têtes donc, raisonne dans les soirées, anime les anniversaires, mais reste statique, la musique est immobile et on ne l’associe pas encore à l’image, à la vidéo. Dans les années 60, ça se bouscule et le scopitone fait son apparition. Il s’agit d’un juke-box qui associe l’image au son. Les visuels sont plus recherchés et comme au cinéma, ils racontent des histoires : c’est officiel, le vidéo clip est véritablement né. Cependant, le coup de projecteur sur les scopitones sera de courte durée puisqu’en 1967, le français observe désormais la télévision en couleurs.

scopitone, 1965

“Video killed the radio star” 

Entre 1960 et 1980, rares sont les artistes à réaliser des vidéos clips car, ils sont trop coûteux et ne peuvent être diffusés et vus par un large public. C’est dans ce contexte précis qu’en août 1981, la légendaire et iconique chaîne de télévision MTV (Music Television) voit le jour aux États-Unis devenant la première chaîne au monde à programmer 24h/24H du contenu musical vidéo.

Disponible dans seulement quelques états à ses débuts, elle s’adresse à un public relativement jeune âgé de 12 à 25 ans. Axée rock, c’est le clip du titre “Video killed the radio star” du groupe britannique The Buggles qui inaugure le lancement d’une chaîne d’un nouveau genre. En 1982, MTV poursuit son développement et entend bien s’étendre sur la totalité du territoire américain avec la campagne “I want my MTV”. L’objectif était d’encourager les consommateurs à demander la chaîne à leurs fournisseurs de câbles. Une stratégie qui s’est avérée payante et qui a enclenché la folle ascension d’une chaîne sur laquelle personne ne misait. 

La présence de MTV a permis de reconsidérer, de re-qualifier l’intérêt du vidéo clip pour les artistes et les maisons de disques. Ils sont désormais un outil promotionnel pertinent et leur diffusion sur la chaîne MTV est un tremplin dans leur carrière. Les artistes se veulent alors plus minutieux, ils prennent conscience que l’image qu’il renvoie peut vendre gros (très gros). Une menace souffle alors de plus en plus fort sur les radios, car l’arrivée de MTV a lié le son à l’image, créant un désintérêt, un déséquilibre en l’absence d’un des deux éléments. 

“13 minutes mêlant pop-corn et morts-vivants” 

Dans une Amérique toujours en proie à des questions raciales, la chaîne est rapidement attaquée pour son manque de diversité : on regrette la faible proportion d’artistes noirs à l’écran. MTV se défend en expliquant l’identité rock de son programme et la minorité d’artistes noirs se plaçant sur le genre. Il faudra attendre 1983 pour que Michael Jackson éclaire la voie à ses semblables. Le clip de son titre “Billie Jean” entre dans l’histoire en devenant le premier vidéo clip d’un artiste afro-américain à bénéficier d’une très forte rotation sur MTV. Brillant et captivant, le roi de la pop séduit tout un pays grâce au caractère entraînant de sa musique et ses talents d’acteur et de danseur. La même année, il explose les compteurs en donnant à la chaîne l’exclusivité sur la diffusion d’un court-métrage de 13 minutes mêlant pop-corn et morts-vivants - “Thriller”.

poster de la première de “Thriller” sur MTV, 1983

Un événement qui a changé la culture pop à jamais, en redéfinissant les codes du clip. Étroitement lié au cinéma, le vidéo clip s’inscrit dans une démonstration de force et son coût dépasse rapidement le million de dollars. En 1984, MTV lui offre une place toute particulière dans le musée de la culture avec la création des Video Music Awards (VMA). Cette cérémonie récompense les meilleurs vidéos clips.

En seulement quelques années, le clip est parvenu à révolutionner l’industrie musicale. Une révolution que l’on observe à travers les facteurs “danse” et “expression corporelle” qui participent grandement au succès et à la viralité. Michael Jackson et ses chorégraphies ultra millimétrés, Soulja Boy et son envol façon Spiderman ou encore “Gangnam Style” du coréen PSY dessinent la nécessité pour les consommateurs de suivre une tendance, un mouvement. On reproduit à l’identique ce qu’on voit à l’écran et on s’ancre instantanément et définitivement dans le phénomène sociétal qu’est la culture pop. 

“Des mutations [...]ont fini par rendre MTV totalement obsolète” 

Le vidéo clip fait désormais partie intégrante de la stratégie des artistes et sert à la promotion d’un single, d’un album. Il installe l’univers et l’identité visuelle, et fait passer des messages forts (ou pas). En 2005, c’est le (futur) géant YouTube qui débarque dans le paysage de l’audiovisuel et redistribue les cartes. Cette plateforme est un moyen pour les artistes de livrer leurs clips sur une chaîne qui leur appartient plus ou moins, et de construire une communauté autour de celle-ci avec laquelle ils peuvent interagir. Dans la même lignée, les réseaux sociaux ont supprimé la barrière qui existait entre artistes et institutions, facilitant la communication autour de leurs projets. Des mutations qui ont fini par rendre MTV totalement obsolète entachant à terme la superbe d’une marque iconique.

En 2022, le marché mondial de la musique s’élevait à 26,2 milliards d’euros. Le secteur ne connaît pas la crise et voit naître à la minute des artistes qui démontrent une volonté féroce de percer dans le game. Chaque vendredi, consommateurs et consommatrices sont pris dans la spirale devenue presque infernale des sorties de projets.

Un environnement de plus en plus concurrentiel avec des clips de moins en moins événementialisés, il est difficile de sortir son épingle du jeu et de susciter un quelconque engouement. 

Par quels moyens, les artistes et leurs équipes parviennent à rester forces de proposition ?

“Comme une vitrine, les auditeurs observent et interprètent ce qu’ils souhaitent” 

L’image, ce qu’on renvoie, comment les autres nous perçoivent ou nous identifient. Comment se différencier, s'écarter de la masse, mais surtout, qu’est ce que les gens retiendront de nous ? À l’heure où le monde de la musique, les styles et les artistes se multiplient, l’image devient centrale. Plus que l’image parfois, c’est toute une stratégie qui se met en place. Un univers visuel qui prend forme à travers différents supports : le stylisme, les réseaux sociaux, le personnage que l’on décide d’incarner.

Un ADN, et le public pourra vous reconnaître parmi 100. La musique au centre et l’image autour. Elle nous aide à nous projeter, à mieux comprendre le message, mais aussi à s’identifier.  Nombreux sont les artistes à s’être déjà prêtés au jeu du personnage, laissant parler un alter ego et se permettant d’aborder d’autres thématiques. En 2010, Nicky Minaj montre l’exemple et prend l’habitude de s’exprimer à travers différents personnages avec tous, un univers bien particulier (ex: Roman, le garçon qui vit en elle).

Tyler The Creator est également connu pour ses nombreux alter egos. Une manière subtile et mystérieuse de créer une image, de se différencier.

Les réseaux sociaux prennent rapidement de la place et deviennent en quelques années le moyen de communication le plus simple et accessible pour les artistes. On poste pour montrer son style, son univers, ses couleurs, sa musique, et on laisse la magie opérer. Comme une vitrine, les auditeurs observent et interprètent ce qu’ils souhaitent.  Les artistes ont la possibilité de fédérer autour d’eux une communauté. Des personnes qui aiment avant tout leur musique, puis qui sont touchées par l’image qu’elle renvoie. Avec un besoin grandissant de se sentir au plus proche de son artiste préféré, de mieux comprendre son art, sa vision, l’univers dans lequel il évolue, l’image prend tout son sens. Et le public en redemande.

“C’est une génération plus créative que jamais qui se met au service de la musique “ 

Laylow, PNL ou encore Shay, tous ont réussi à imposer leurs univers en France. Tous identifiables à leurs manières, ils ont su construire autour de leur musique : leur identité. Ce à travers quoi ils se sentent à l’aise de s’exprimer. L’image, c’est ce qu’on veut montrer, ce qu’on décide de mettre en avant pour en faire notre force. C’est le fil rouge qu’on décide de dérouler et de suivre. Mais tout seul, on risque de perdre l’équilibre, donc on s’entoure et les équipes autour de nous s’agrandissent et se professionnalisent. Elles sont primordiales dans notre évolution et notre construction.

Des clips, des covers, des shootings et des visuels de plus en plus travaillés sont produits, et c’est une génération plus créative que jamais qui se met au service de la musique et permet à l’industrie de se renouveler. Artistes et créatifs forment des duos pour mettre leur message en image : SCH et sa styliste Axelle Gomila, Shay et son fidèle styliste Edem Dossou ou encore Elisa Parron et son acolyte Rilès.

Félicity Ben Rejeb Prince fait elle aussi ses débuts avec le stylisme, elle s’oriente ensuite vers la photographie qui la propulsera rapidement dans le monde du rap et du hip-hop. C’est en 2017 qu’elle s’essaye à la réalisation après avoir réalisé le clip “Bob Marley” de Dadju. La jeune prodige se fait sa place et continue de conquérir ce milieu aux côtés des plus grands. Dans un métier qui demande toujours plus d’imagination, de créativité et de réflexion, Felicity s’impose. Analyse, compréhension des univers des artistes avec lesquels elle collabore, mais aussi force de propositions, elle est sur tous les fronts. Damso, Aya Nakamura, SPri Noir mais également GIMS, Soolking et Luidji, elle réalise les clips et apporte sa vision, et  excelle dans son domaine.

Dans une industrie où il ne faut cesser d’innover pour se démarquer, l’image ne peut plus être classée au second plan. Pendant longtemps, elle n’a été réservée qu’aux plus grandes stars, mais les habitudes changent et les plus petits artistes ont compris comment s’y prendre. Utilisé comme carapace ou comme véritable port étendard de leur art, l’image et la musique avancent désormais ensemble pour aller encore plus loin.

“Faire du beau avec ce que l’on entend” 

Dans la construction de cet univers visuel, souvent digital au départ, que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les clips ou dans les médias, la scénographie a un rôle à jouer pour transférer ses idées dans la vraie vie, sur scène. C’est un moyen pour les artistes d’illustrer leur musique et de proposer un travail artistique réfléchi et cohérent. Longtemps appelée “illusion scénique”, la scénographie a toujours fait partie du spectacle - elle est un espace pour donner du sens et exprimer son art. Dans le théâtre grec, la scénographie prend sens au départ sous forme de grands panneaux peints, appliqués sur une façade au fond de la scène. Elle parcourt les époques, et devient un élément indispensable au “spectacle global”, accompagnée de la musique, du théâtre, mais également des costumes. Avec le temps, les éléments évoluent grâce au théâtre médiéval. De toutes ces époques et ses évolutions restent trois mots : habiller la scène.

On se souvient des plus grandes scénographies des stars américaines comme des tournants dans leurs carrières : Michael Jackson au Superbowl, Rihanna ou encore Beyoncé ont réussi à marquer l’histoire et les mémoires. Un moyen pour ces artistes de s’imposer, mais également d’offrir au public un show travaillé et complet. L’art de la scène se démocratise et s’impose dans tous les styles, dans toutes les salles et pour tous les artistes. Là où le rap avant pouvait être apprécié pour son aspect très brut, aujourd’hui, la scénographie y trouve sa place. Des budgets dédiés à la scène, une réflexion plus poussée et des design réfléchis, elle devient accessible et nécessaire. De la boule noire à Bercy, en passant par l’Olympia ou la Cigale, tous les artistes jouent le jeu de la scène, partie intégrante de la stratégie globale autour de leur identité visuelle. 

Le metteur en scène apparaît grâce au théâtre, lorsque naît l’idée d’adapter sur scène des principes dramaturgiques novateurs, il devient le “maître de plateau”. Ce métier émerge en France en 1887 grâce au Théâtre Libre. (mouvement théâtral né dans une salle du 18e arrondissement de Paris, créé par André Antoine). Dans la musique, les scènes sont aussi appelées plateaux. Le métier évolue et s’applique désormais à différents domaines artistiques, il devient avec le temps de plus en plus important pour permettre aux artistes d’exprimer leur art devant leur public.

Artiste à l’ADN très marqué, Laylow impose son style et son univers depuis le départ. Avec un public engagé  qui s’identifie au personnage digital et robotique qu’il dépeint dans ses projets, le 13 mars 2022, Laylow remplit un Bercy (Accor Arena) signé par une scénographie pointue. Sur scène, une maison qui prend feu, des costumes très travaillés, des danseurs et une tombée de pluie au centre d’un Bercy plein à craquer. Laylow marque les esprits par son image, son univers, sa voix et ses textes. Il touche son public et sait lui parler, l'image est réfléchie et contrôlée.

Credit : @maudsakri

Pour organiser des scènes et des décors, des équipes entières sont mises à profit. Julien Mairesse en fait partie, il est directeur artistique, metteur en scène et scénographe. Connu pour avoir travaillé sur les productions des concerts de Diam’s ou de Stromae, il sera plus tard le scénographe des concerts d’Aya Nakamura, Soprano ou encore GIMS. Créer un show en marquant les esprits, de la scénographie à la mise en scène en passant par le choix de la setlist et des visuels sur scène, le métier de Julien est un métier de l’ombre qui met en lumière le temps d’une soirée l’art sous son plus bel angle. Un métier de création et de réflexion au plus proche des artistes pour réussir à retranscrire leur musique, faire du beau avec ce que l’on entend. 

“Redoubler d’efforts (ou d’imagination)”

Une pandémie et la musique doit se réinventer. Le monde est enfermé, mais surtout plus que jamais connecté, alors pour se divertir, il va falloir redoubler d’efforts (ou d’imagination). Les salles de concerts sont fermées et il est impossible pour les artistes de partir à la rencontre de leur public. La première saison de Fortnite sort en 2017. Un an seulement après, il comptabilise déjà 200 millions de joueurs ayant un compte. L’engouement est colossal et c’est toute une génération qui se rassemble pour jouer. Le 24 avril 2020, Travis Scott réunit près de 12 millions d’auditeurs en plein confinement mondial sur le jeu vidéo Fortnite. Un medley de 10 minutes interprété sur une île déserte du jeu de combat. Les joueurs se retrouvent face à Travis Scott depuis leur chambre, une manière de continuer à faire vivre sa musique à travers d’autres univers et sous d’autres formats. La culture du jeu vidéo et de la musique se mélangent et ça marche, les auditeurs et gamers sont conquis. Un bon moyen pour les artistes de promouvoir leur musique, de faire parler d’eux et de communiquer autour d’un projet à une audience connectée, réactive et de plus en plus engagée.

Travis Scott n’était pas le premier à s’être donné en spectacle sur une scène virtuelle. En 2006, le groupe britannique Duran Duran donne un concert dans le jeu Second Life. Le groupe jouera en concert devant près de 350 000 personnes et en 2011 un univers entier sera dédié au groupe sur le jeu. 

Ces événements virtuels attirent énormément de personnes, bien qu’ils existent depuis de nombreuses années, le confinement à évidemment aidé à franchir un cap dans la démocratisation de ces derniers. Le concert est gratuit, accessible et comme dans la vraie vie, on peut le partager en groupe, seul ou en famille. Malgré des points positifs, les auditeurs et les spectateurs restent assez formels sur les différences qui persistent. Le concert physique, c’est aussi le contact humain, l’effet de groupe dans la foule, le public qui chante en cœur et la sensation de la musique dans le corps. C’est aussi observer un travail scénique, profiter de la proximité avec l’artiste et renforcer les liens. 

“La musique ne se consomme pas, elle se ressent” 

Dans le moment, dans le contexte, dans l’image ou dans le personnage, les auditeurs en demandent toujours plus. L’expérience permet d’inscrire la musique dans le temps, la poser, la partager et la rendre belle et unique. Créer une expérience, une esthétique, c’est sûrement la volonté première de Colors. Chaîne YouTube créée en 2016 et basée à Berlin, Colors s’impose rapidement comme précurseur dans l’esthétisme musical. Un aplat de couleur comme fond, une direction artistique très simple, comme si on se retrouvait dans la même pièce que l’artiste le temps d’un morceau. Un micro suspendu dans le vide, un stylisme souvent très travaillé et l’art qui prend forme. Devenu un réel tremplin pour les artistes, un lieu et un moyen d’expression autant dans la prestation vocale que visuel, Colors prône l’esthétisme, la beauté de la musique et des genres.

Avec les années, d’autres initiatives ont su marquer et imposer l’esthétisme musical : la chaîne le Cercle sur YouTube propose une expérience dans des lieux inédits accompagnés par des DJ sets uniques. Mettre la musique au sommet, dans tous les sens du terme et dans le monde entier. De la Tour Eiffel à l'Aiguille du midi en passant par le grand désert de sel en Bolivie et les aurores boréales en Laponie, les DJ livrent un véritable spectacle pour nos yeux et nos oreilles.

Grünt s’impose également dans cette lignée. Initiative indépendante créée en 2012, le but est simple : inviter les rappeurs à venir freestyler sur une instru de 30 minutes. Liberté d’expression totale, d’une ambiance brute à des lieux mythiques. Grünt représente aujourd’hui une vrai opportunité pour les artistes et propose une manière différente de regarder et écouter la musique. 

Crédit : @__mino

Derrière notre écran, ces concepts nous permettent de vivre la musique différemment et nous accompagnent au quotidien. Mais dans cette course aux tendances et à la dernière sortie, on se perd parfois. Sortir la tête des plateformes de streaming et des écrans pour découvrir un album, c’est l’ambition du projet MINO. Le 26 octobre 2023 dans la salle de la Gaîté Lyrique, le temps s’est arrêté. Des écrans lumineux et des animations sur le rythme de la musique viennent accompagner ce moment hors du temps. La musique au centre et la beauté qui la sublime, lui donne un autre sens et une autre interprétation. On s'assoit, on écoute et on observe, une harmonie qui prend forme, qui plaît et qui a son importance. MINO c’est l’idée de ré-apprécier la musique à sa juste valeur, dans un lieu unique. C’est le choix de ralentir le rythme et de ressentir profondément ce qui nous entoure. C’est vivre une expérience coupée du monde extérieur pour que la musique puisse être écoutée, analysée et ressentie pleinement. Dans un monde où la musique est consommée sans limite, il est parfois compliqué de prendre le temps, de rendre à l’artiste ce qu’il nous donne à travers une œuvre. MINO c’est un projet à contre-pied du quotidien toujours plus rapide, c’est l’idée que la musique ne se consomme pas, elle se ressent, elle se vit.

Un éveil des sens, une expérience musicale toujours plus aboutie et un retour à l’essentiel interrogent néanmoins sur l’exclusion d’une partie des consommateurs. 

Sourds et aveugles, sont-ils les éternels perdants dans l’accès à l’art, à la culture ?

“Chercher ce qui nous rapproche, c’est aussi trouver ce qui nous éloigne” 

Aussi drôle que cela puisse paraître, chercher ce qui nous rapproche, c’est aussi trouver ce qui nous éloigne. Si elle est vectrice de cohésion et de partage, la musique (et tout ce qu’elle englobe) n’est pas accessible à tous. Certains ne l’entendent pas, ne la voient pas (ou différemment), et ne la ressentent pas. Ils sont sourds, malentendants, aveugles, malvoyants ou encore daltoniens et tous sont mis à l’écart de ce que la culture fait de mieux : rassembler. Dans une volonté d’inclusivité certaine, de plus en plus les professionnels du secteur mettent en place des solutions pour leur permettre d’y accéder. L’association Accès Culture par exemple collabore avec des théâtres et opéras français afin que les spectacles soient adaptés à une population handicapée par le biais de l’audiodescription ou de l’adaptation en langue des signes. En ce qui concerne les concerts et festivals, certains lieux peuvent se voir équipés de planchers vibrants qui conduisent les vibrations des fréquences basses. Une manière pour les malentendants de ressentir un maximum de sensation. Il arrive également que les artistes soient accompagnés d’interprètes pour faciliter la compréhension des paroles et du discours. Ces initiatives bien que rares et peu nombreuses ouvrent la voie à ce que collectivement, nous pensions à faire mieux et plus.

Regarder la musique, écouter avec les yeux, nous sommes toujours plus gourmands dans notre consommation de l’art. La recherche du spectaculaire, du grandiose est une forme d’échappatoire à une réalité parfois morose, parfois vide. Alors, on oublie. Et l’on se réconforte dans les bras chaleureux et passionnés de celles et ceux qui nous font oublier. Comme une fenêtre sur le monde, notre œil a vue sur l’horizon des possibles et des rêves.